D'abord parlons littérature. Car, si les 4 “préfaces”, celle de l'éditeur, celle de la Présidente de l'Association internationale des victimes d'inceste et celles de l'auteur, montées en guise d'avertissements, nous renseignent clairement sur le but ultime de cet ouvrage, il s'agit tout de même d'une œuvre littéraire et c'est sous cet angle que je souhaite l'aborder.
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Tout d'abord, ce qui frappe, c'est la sobriété du style. Les mots simples employés dans les phrases courtes : “Toute la famille est réunie... Nous sommes attablés... Toute la famille m'écoute...”, donnent une structure presque carrée, solide, tangible qui assoit l'action et la rend évidente. Cette première constatation pour affirmer que l'auteur n'essaie pas de faire du style, “d'emporter le morceau” mais pose le décor comme quelqu'un qui s'arrêterait, tourné vers vous, et levant le bras dans la direction qu'il veut désigner, dirait pudiquement : “C'est là”.
La sobriété des détails aussi accentue la vérité de la relation : “Polo ou chemise et pantalon en toile beige pour les hommes. Jupe longue et pull marine pour les femmes.” Celle des lieux : “La crêperie est bondée” et de l'ambiance : “Les lampadaires s'allument un à un sur le port alors que la nuit tombe”.
Ce qui frappe ensuite, c'est l'ironie dès la deuxième phrase : “A nous seuls, nous remplissons la moitié de la salle”. Ce second narrateur extradiégétique à l'histoire (c'est-à-dire en dehors de l'histoire qu'il raconte) marque la distance que l'auteur a pris avec son sujet, car même si tout le monde le connait plus ou moins, surtout après les “préfaces”, cette porte ouverte sur une façon de voir les choses donne de l'épaisseur au ton quasi clinique qui dissèque par petits pans le sujet de l'histoire, sujet qui devient alors le narrateur lui-même. Il y a donc imbrication entre l'histoire et le sujet qu'elle traite et le narrateur en tant que sujet dans l'histoire. Cette double narration : “On va jouer la comédie... Pourtant, personne n'est dupe...” n'est pas un artifice mais signe bien la position actuelle du narrateur annoncée dans l'avant-propos : “Tout cela est bien loin” et renforce le propos volontairement didactique : “Alors, j'ai voulu raconter”. En effet, la distance que confère l'ironie permet l'analyse et la mise en lumière du processus historique. Et c'est parce que cette ironie n'épargne personne et surtout pas le narrateur lui-même : “Il n'y a que deux personnes qui demandent à aller à la messe en descendant de l'avion : Jean Paul II et Laurent !”, que le lecteur ne peut que croire à la réalité de cette relation et à sa véracité. Comment peut-on rire d'une situation pareille si l'on n'a pas pris le recul nécessaire, la position d'un chercheur examinant son objet qui à l'intérieur du drame, trouve des éléments cocasses qui renforcent le drame. L'ironie ici fait figure de bouclier face au piège dans lequel il est tombé. Et l'ironie aide le lecteur à continuer sa lecture par des respirations salutaires.
Loin des gros titres de journaux et des révélations sensationnelles, l'auteur ouvre donc son récit, auquel le lecteur ne peut qu'accrocher, grâce à un mélange subtil et bien dosé de tous ces ingrédients. On peut affirmer alors, dès les premières pages que Laurent de Villiers est un écrivain autobiographique.
Mais là où l'auteur se révèle être un véritable écrivain, c'est dans la galerie de portraits qu'il campe avec maestria. Tel un guide de musée qui s'arrêterait devant certains portraits à l'huile accrochés au mur, l'auteur nous régale par son art de rendre intimement son père et sa mère. En même temps que l'on est projeté à côté d'eux, que l'on sent leur souffle ou leur absence de souffle, que l'on entend leur voix ou leur absence de voix, on a la sensation en entrant dans leur peau ou leur absence de peau, de pénétrer un peu de leurs mystères et mécanismes.
La clé de voûte du roman se trouve pour moi dans ces deux personnages diamétralement opposés, exprimant chacun deux faces de la religion catholique : l'une médiatique, prosélytique volontairement tournée vers l'extérieur, incarnée dans l'engagement politique, l'autre méditative voire recluse, tournée vers soi et le dieu qu'on vénère. Les deux participent du même don de soi et de sacrifice. L'auteur s'il saisit bien la place des caractères, leur implication au sein de la famille, oublie cet aspect social, que l'on ne peut nier aux religions et en particulier ici à la religion catholique. Mais comment en vouloir à quelqu'un qui a tout perdu et qui se raccroche à la seule chose qui lui reste, c'est-à-dire la religion, comme pour ne pas sombrer. Car s'il devait remettre aussi en question ce qui pour moi est le fondement de son drame, plus rien n'aurait de sens. Mais je ne suis pas l'auteur et je vais continuer ma démonstration.
Pour arriver à ses fins de religion victorieuse, s'étendre le plus loin possible et gagner l'esprit du plus grand nombre, la religion catholique n'a-t-elle pas armé son bras, c'est-à-dire armé les bras de ses fidèles, et des siècles durant fait la guerre aux infidèles – ce qui nous ramène à l'actualité d'autres religions sunnite, salafiste... Faire la guerre, n'est-ce pas le propre de toutes les religions qui disent détenir la vérité et le seul dieu qui doit être vénéré ? Quel rapport avec le témoignage de Laurent de Villiers ? C'est là que sortent de l'ombre les éminences grises et les bras armés de l'entreprise : les frères aînés. Pour moi, dans le témoignage de Laurent de Villiers, les frères reprennent ce rôle ancestral et intrinsèque à la religion.
C'est à la psychologie de groupe que nous devons de comprendre ce mécanisme implacable : pour asseoir une légitimité, une autorité incontestable – et toutes les autorités le sont jusqu'au moment où elles ne peuvent plus l'être, soit par la raison, soit par la force, soit par les deux –, il faut exclure un ou des individus du groupe pour terroriser ceux qui restent à l'intérieur, dans le but d'y maintenir l'ordre que l'on veut établir et faire perdurer. De plus, désigner un “ennemi” renforce la cohésion du groupe interne. Car, comme les chiens, animaux dont la structure hiérarchique ressemble étonnement à celle des hommes et nous les rend si proches, l'Homme, animal social, a cette propension à vouloir rester dans le groupe, gage de protection. L'en exclure est vécu comme une perte d'identité, une désincarnation, une négation profonde de son existence. Ainsi les religions n'ont-elles pas exclu, excommunié, enfermé, torturé, exorcisé et exterminé leurs ennemis, les mécréants, les réfractaires, les libres penseurs, tout cela au nom de leur dieu ?
Croire ou ne pas croire à la parole donnée ? Taire ou ne pas taire une vérité qui est proscrite ? Remettre en question la hiérarchie toute puissante constituée de “Dieu-le-Père-Tout -Puissant” en haut et du Pater familias en bas – la case du Roi ayant été définitivement rayée dans cette configuration du pouvoir, des droits et des devoirs – puis le frère aîné qui hérite de tout (ce qui est confirmé dans l'histoire du livre), le deuxième, le troisième... Bien sûr, on ne parle pas des femmes, les dernières sur la liste quand on en parle. Dans l'histoire, elles n'existent d'ailleurs quasiment pas. La violence descend naturellement cet arbre généalogique inventé : “Dieu” en colère bouleversant les éléments jusqu'à la menace de la disparition de l'espèce humaine (l'Arche de Noé par exemple), le Roi de droit divin ayant le droit de vie et de mort sur tous ses sujets tout comme le Pater familias au sein de sa maison selon le droit romain, le père ayant lui jusqu'à la Révolution Française, le droit de “police de la famille”, c'est-à-dire de correction et d'enferment sur ses enfants rebelles à sa “puissance paternelle” et ceci selon la déclaration royale de 1639 : « La révérence naturelle des sujets envers leurs parents est le lien de la légitime obéissance des sujets envers leur souverain ». De plus, puisque l'aîné hérite de tout, du titre et des biens, cette situation “privilégiée” force les suivants à une mort sociale dans le sacrifice de leur personne à l'armée et à l'église... Laurent est le cinquième enfant et le troisième fils, c'est-à-dire un moins que rien dans une famille aussi hiérarchisée puisque conservatrice et pratiquante. La stagiaire du bloc opératoire prédit à sa naissance qu'il sera “artiste” et minimise tout de suite son “audace” en ajoutant “Celui-là sera violoniste”. A-t-elle décelé le peu d'intérêt de la mère pour cette cinquième naissance pour qu'elle essaie d'imaginer l'avenir et le devenir de l'enfant qu'elle pressent ce jour-là incertain ?... Violoniste ? Violoniste de concert ou violoniste tzigane - “artiste” étant pour un grand nombre d'aristocrates synonyme de “va-nu-pieds” ? Le trouble est là, dès le début et perdure dans la violence des frères respectant le schéma initial de la religion qui distribue les rôles de la même manière que ceux attribués aux parents : l'un est violent et terrorise ouvertement la société qui l'entoure, l'autre exprime sa violence à l'intérieur du groupe, de façon cachée. On touche ici, dans le rôle du deuxième frère, à la quatrième face cachée et la spécificité de la religion catholique que je connais bien pour y être née, pour y avoir grandi et en avoir découvert les zones d'ombres et les comportements contradictoires, focalisés sur la question de la sexualité et de la reproduction. Je me limiterai à ce qui m'intéresse par rapport au livre : la question de l'abus sexuel homosexuel et incestueux.
Ces deux caractéristiques de ce type d'abus sont pour moi liées aux prescriptions de la religion catholique. Cette religion ne prône-t-elle pas – comme d'autres, mais je m'en tiens à celle du livre de Laurent de Villiers – l'abstinence sexuelle à ses dignes représentants religieux : prêtres (sœurs, nonnes, carmélites...), évêques, archevêques, cardinaux et pape, tout en les maintenant au petit séminaire, au grand séminaire et autres institutions religieuses éloignés de l'autre sexe, pensant que l'absence de la vue ou de la promiscuité d'avec l'autre sexe suffirait à endiguer toute leur sexualité ? Le concours de la psychologie moderne et des découvertes psychanalytiques, nous enseigne le contraire : la libido indispensable à la survie de l'homme confronté à sa propre finitude et nécessaire à la survivance de son espèce, englobe la sexualité, indissociable de la vie. L'on a donc, par le mode de sélection discriminant au sein de la religion (hommes d'un côté, femmes de l'autre) et le mode de vie (séparation entre les filles et les garçons), favorisé l'expression de l'homosexualité. Par ailleurs, l'on connait à présent et les études psychiatriques des criminels nous le prouve, les mécanismes de reproduction des comportements. Sans vouloir condamner les victimes à ces implacables constatations statistiques, tout dans l'histoire qui est relatée, est mis en œuvre pour son renouvellement : l'ordre religieux hiérarchique et violent reproduit comme il se doit de l'être au sein de la famille, le vase clos dans lequel celle-ci vit, les interdits sexuels retransmis par la mère sacrifiée à la fonction de reproduction, la stigmatisation de la sexualité par sa diabolisation et son interdiction, sexualité pourtant irrépressible chez l'adolescent, tout est présent pour que le drame ait lieu et se perpétue. La fin du roman est emblématique pour cela car la tension familiale est tellement à son comble que l'on craint pour la vie du héros. Fuir semble être la seule solution, face à tant de déni qui se meut en folie.
Mme Isabelle Aubry, Présidente de l'Association internationale des victimes d'inceste, décrit parfaitement les processus qui permettraient d'endiguer de tels phénomènes et ceux-ci n'ont pas été mis en oeuvre dans le cas de Laurent de Villiers. Notre société est coupable aussi de laxisme face à des événements qui se reproduisent au sein d'une Eglise qui enferme ses adeptes dans des pratiques illicites en acceptant sa structuration qui induit de tels comportements. Mais la dernière violence qui est faite à la victime est sa réduction au silence : “Tais-toi”, nous ordonne le titre. Je trouve que dans le cas présent, la société représentée par la justice, fait allégeance à la religion : la censure des mots, de la relation des événements qui est imposée à Laurent de Villiers, a à voir avec la protection d'un ordre social encore à présent fondé sur l'ordre religieux. Le père lui interdit de parler comme la justice lui interdit de parler. L'auteur explique très bien ses revirements de positions : les pressions insurmontables de la famille mais celles aussi de la société qui ne peut entendre d'où elle vient. Rappelons que le Code civil dit Code Napoléon rétablit en 1804, la puissance paternelle dans sa quasi-plénitude. La justice, garante de l'ordre moral, s'est alignée ici sur les prescriptions paternelles et notamment celle de taire le cœur de l'histoire. Ainsi parler d'abus sexuels serait-il aussi grave que de les perpétrer ? C'est donc pour la religion toujours vivace au sein de notre société la victoire de la censure de la parole, la victoire de la primauté du groupe sur l'individu et celle de la cohésion sociale renforcée lorsque l'ennemi est dehors grâce à sa diabolisation lorsqu'il ne s'y soumet pas... Les violences ne cessent de se multiplier parce que nous n'avons pas le courage – et nous ne nous en donnons pas les moyens – d'entendre ce qui brise le rêve, ici celui d'une famille qui pose un dimanche matin autour d'un petit-déjeuner fictif mais idéal, que les flashs d'un journaliste de Paris Match immortalise. Qu'est-ce que Laurent de Villiers vaut dans la balance ? Rien, un grain de sable dont il faut se débarrasser. Il est plus que temps de revoir notre système de défense des victimes (cf. La préface Mme Aubry).
Mais au départ de tout cela, la base de cet édifice aux racines profondes, car historiques et inconscientes, le sujet de la cause du malheur de notre héros ne réside-t-il pas dans ce père toujours absent, imbu de sa personne, mu par le seul besoin d'être vénéré sans cesse, par sa famille, ses amis, ses employés, les bénévoles du Puy du Fou, ses lieutenants de campagnes, ses électeurs, ses admirateurs, afin de panser ses propres blessures narcissiques (aurait-il vécu en silence ce que son fils n'a pas obtempéré de taire ?) et une mère absente aux autres et à elle-même, qui préfère la compagnie d'une bonne sœur défroquée à celle de son mari et celle forcée de ses enfants pondus par devoir, plus que par envie ?
Mais de toute évidence, si Laurent de Villiers a perdu un passé d'enfant martyrisé, il a gagné le futur d'un écrivain talentueux. Longue vie à ce dernier !
CLdelaC
Affaire de Villiers: le livre-choc
Laurent de Villiers, fils de l'ex candidat à la présidentielle, qui accusait son frère Guillaume de viol avant que la justice ne rende un non-lieu en 2010, publie cette semaine un récit où il ...
http://www.lexpress.fr/actualite/societe/affaire-de-villiers-qu-as-tu-fait-de-ton-frere_1046539.html
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